Amandes amères

Publié le par mamido55

Retour après une longue panne d'écriture... Je me suis ressourcée en lisant beaucoup, en regardant autour de moi, en découvrant de nouvelles personnes inspirantes comme François Bon, et son site "tiers livre"...

Ce sujet a été trouvé sur un site qui propage les concours de nouvelles.

 

Amandes amères.

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C'était inévitable: l'odeur des amandes amères lui rappelait toujours le destin des amours contrariées.*

Heureusement, elle n’avait pas souvent l’occasion de sentir  ce parfum. Du coup, ça lui évitait de trop penser à ses propres inclinaisons, le plus souvent calamiteuses.

Les amours au long fleuve tranquille, ça n’avait jamais été pour sa pomme.

 

Elle regardait autour d’elle toutes ses amies. La connivence d’une longue relation à deux. La sécurité d’un foyer. Des enfants pour égayer et occuper leurs journées. Des maisons remplies d’éclats de voix, de rire.

Pas un moment de répit pour s’apitoyer sur leur sort. Ancun loisir pour penser, même une seule seconde, à la vie qui s’écoule et à ce qu’on en a fait… ou pas. Des existences très éloignées de sa solitude et de la difficulté à l’appréhender, jour après jour. 

 

Ses amours à elles étaient courtes, souvent intenses et tumultueuses. Elles grondaient comme l’orage, avaient le goût du piment et la douceur du miel tout à la fois… Pendant quelques temps… Puis tout ça retombait, comme un soufflé. En croquant l’amande, elle finissait toujours par en goûter l’amertume alors que d’autres n’en retenaient que sa délicate saveur.

 

Elle se plaisait à croire que tout ça était de la faute du premier qu’elle avait aimé. Avec intensité et innocence. En croyant que c’était pour l’éternité.

Mais son père avait tout fait pour la détacher de lui.

Pas assez riche, trop besogneux. Pas assez travailleur, pas assez ambitieux, il n’arriverait à rien. Avec lui, elle serait malheureuse toute la vie. Il ne finirait jamais ce qu’il entreprendrait, il la tromperait.

Sans relâche, son père allongeait la liste, déjà interminable et accablante de son inventaire négatif. Si bien que ça l’avait rendue méfiante et qu’elle avait fini par ne voir son bel amour qu’à travers le prisme déformé du regard de son père.

S’en étaient suivis les remarques sarcastiques, les disputes et les reproches pour en finir par la rupture.

Son bel amour s’en était allé… Oh, pas très loin… Juste à l’autre bout de la rue… Dans les bras de son amie Catherine qui l’avait consolé et épousé.

 

Le pire, c’est que le temps n’avait même pas donné tord à son père !

Paulo n’avait rien fait de sa vie. Incapable de tenir un boulot, au chômage les trois quart du temps, la maison toujours en chantier, jamais terminée, il passait ses journées au bistrot, à tourner autour de tout ce qui portait jupon, dans le dos de Catherine.

Et après on s’étonnait qu’elle fasse la difficile, qu’elle ne voit chez ses amoureux que ce qui clochait. On trouvait que, finalement, elle faisait bien trop sa mijaurée, que si elle était seule, c’était entièrement de sa faute.

De son côté, elle ne disait rien. Elle se contentait de cultiver l’adage qui dit qu’il vaut mieux vivre seul que mal accompagné. Même si c’était lourd à supporter quelquefois, elle trouvait que somme toute, ça lui laissait du temps pour penser à elle. Qu’elle pouvait agir comme bon lui semblait aux moments choisis par elle. Et que pendant quelques temps encore il se trouverait bien des hommes pour exalter ses sens et satisfaire sa libido.

Elle n’avait pas d’enfants. Mais beaucoup des enfants des autres venaient à elle, attirés et séduits par sa disponibilité à leur égard, son oreille attentive et l'absence dans son discours de reproches stériles. Elle n’avait pas son pareil pour soigner un genou écorché, préparer des tartines, aider aux devoirs, consoler un chagrin de petit ou dégoupiller une révolte d’ado…

 

Et le soir venu, installée confortablement dans son vieux fauteuil, sous la douce lumière d’une lampe qui rejetait au loin les ombres de la vie,  elle pouvait goûter, sans arrière pensée, plongée dans un bon roman, les joies d’une soirée solitaire .

 

 

* Gabriel Garcia Marquez : Première phrase de « L’amour au temps du choléra »

Publié dans Bricoleurs de mots

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Commenter cet article

JAK 07/09/2013 18:47

Emouvante cette amande amère
Je vois que tu a repris ta belle plume, et... que Paulo a resurgit....
Mais on ne le connnaissait pas sous ce jour -:)