La mécanique du frisson

Publié le par mamido55

Texte écrit en atelier des Bricoleurs avec des ingrédients empruntés à Skriban pour écrire une histoire qui fait peur.

La mécanique du frisson.

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La nuit. Noire. Il n’est pas bien tard pourtant. A peine dix-sept heures.

Si on ne peut plus s’aventurer dehors à ces heures-là, autant entrer tout de suite au couvent.

 

Carole s’engage dans la rue sombre. Ça, pour sûr qu’elle est sombre, la rue ! En périphérie de la ville, elle fait partie d’un de ces quartiers que le conseil municipal a décidé de ne plus éclairer le soir. Par mesure d’économie, ils ont dit.

Comme pour les poubelles, l’an dernier. Désormais, les éboueurs ne les relèvent plus qu’une fois par semaine, au lieu de trois. Les économies, par contre, ne se sont pas du tout connues sur sa feuille d’impôt. En tout cas, merci pour les habitants de ces quartiers qui, grâce à ces mesures, se sentent devenir, peu à peu, des citoyens de seconde zone.

Et maintenant, sous les lampadaires éteints, ce sont les écoliers et les gens qui reviennent de bosser qui sont obligés de cheminer dans le noir pour rentrer chez eux.

En rase campagne. Sans trottoir où se réfugier. Au risque de se faire happer par une voiture, à tout instant.

 

Carole marche d’un pas rageur en faisant claquer ses hauts talons sur le bas côté de la route déserte qui la ramène chez elle. Quelle drôle d’idée elle a eu de partir ce matin au boulot en tailleur et talons aiguilles ! Martin l’a emmené en voiture jusqu’à la gare et comme une imbécile, pas un instant elle n’a pensé au retour à pied de ce soir.

Ah, elle a l’air fin avec ses escarpins et sa jupe entravée au bord de cette départementale déserte. Elle se caille dans ses vêtements trop légers et le bruits de ses pas qui résonnent sur l’asphalte finit de lui glacer le sang. Et dire qu’elle a encore un bon kilomètre à faire avant de rejoindre la maison !

Elle a les pieds en compote, elle s’arrête… Mais le bruit de pas continue encore un instant. Elle se retourne brusquement. Personne.

 

Elle a soudain la désagréable impression de ne pas être seule.

Maintenant qu’elle y réfléchit, il y avait ce gars qui l’a dévisagée, tout à l’heure, à la gare.

Il avait une drôle d’allure. Louche. Le regard un peu pervers. La mine patibulaire, mais presque, comme aurait dit Coluche.

Un peu plus tard, elle a cru voir sa silhouette furtive qui traversait derrière elle.

 

Carole allonge le pas. Maintenant, elle trottine aussi vite que ses hauts talons et sa jupe étroite le lui permettent.

… Penser à s’équiper d’une lampe électrique…. Une lampe frontale, c’est plus pratique… Ah… Et aussi mettre une paire de baskets au fond de son sac à dos… Et aussi, une couverture de survie… Comme celle des pompiers… Ça ne prend pas de place, ça brille la nuit, ça tient chaud…

Soudain, quelque chose lui frôle l’épaule, les cheveux. Elle hurle avant de reconnaître le hululement caractéristique d’une chouette qu’elle a dérangé.

… Nyctalope… Qu’est-ce que ça serait chouette d’être nyctalope comme l’animal nocturne… Dans la nuit, Carole retrouve pour un instant le sourire. Elle repense à son fils Jules qui, depuis que son père le lui a appris, répète ce mot à l’envie, nyctalope, le faisant rouler dans sa bouche avec gourmandise comme un fruit défendu. Nyctalope, nyctalope…

 

L’un de ses talons qui se casse la ramène brusquement à la réalité. Le petit bruit sec que ça produit répond au craquement sinistre d’une branche qui se brise dans le bosquet qu’elle longe.

… C’est sûr, le gars de la gare l’a suivie, il la rejoint, il va lui sauter dessus d’un instant à l’autre, l’entraîner dans le bois et lui faire son affaire… On ne la retrouvera jamais.

 

Les phares d’une voiture surgissent soudain, là, face à elle.

Elle a compris. En fait, ils sont deux. Celui-là lui coupe tout espoir de fuite. Elle ne pourra pas leur échapper.

Carole sanglote au milieu de la route, sa chaussure cassée à la main.

Elle pense à Jules, à Martin qui l’attendent là-bas, à la maison. A leur inquiétude quand elle ne va pas rentrer, ce soir. Et cela ajoute encore à son désespoir.

 

La voiture s’arrête à sa hauteur, la vitre descend.

A travers ses larmes, Carole reconnaît Martin :

« - J’étais inquiet de ne pas te voir revenir, alors, je suis venu à ta rencontre… »

 

Mamido, 28 Juin 2013

Publié dans Bricoleurs de mots

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