Sur l'échiquier de la vie...
J'ai écrit un texte à partir de la photo de Marion Pluss publiée par Leïloona pour "Une photo, quelques mots" n°120. Pas à temps pour en signaler la publication sur son blog. Tant pis!
Jeu de dames.
Photo de Marion Pluss
Toute sa vie, mon père a joué aux dames. Et, hélas pour ma pauvre maman, pas seulement sur l’échiquier !
Elle n’a jamais été dupe, lorsqu’il partait, tout guilleret, relingé* de frais, rasé de près, fleurant bon l’eau de Cologne et l’échiquier sous le bras, en disant :
« -Bon… Je vais sur le quai, rejoindre les copains et faire une partie. »
Elle savait me couper dans mon élan lorsque, petite fille, je faisais mine de le suivre. Il m’avait tellement répété qu’il m’apprendrait !
Jamais il n’eut à me refuser cette sortie, c’est toujours elle qui me retenait. Plutôt sèchement, et sans explication ni raison apparente. Si bien que, pendant longtemps, c’est à elle que j’en ai voulu. Parce que j’étais sûre que lui, il aurait bien accepté que je le suive… A tel point que lorsqu’il m’emmenait, rarement, je pensais qu’il bravait l’interdit maternel pour me faire plaisir.
Sur la grande allée ombragée, nous rejoignions Dimitri, un ancien chauffeur de taxi, le partenaire préféré de mon père. Celui-ci daignait alors m’initier, m’expliquant leurs déplacements sur le plateau, au fur et à mesure.
« -Regarde petite, et prends-en de la graine ! »
Mais sans jamais me laisser jouer une seule partie avec lui.
A force d’observation et de questionnements auxquels Dimitri répondait plus volontiers que lui, que mon « babillage » agaçait, un jour j’ai su que je pourrais jouer. Je l’ai dit à mon père, en rentrant. Il a balayé mes certitudes d’un revers de main sans rien répondre.
Alors, le mercredi suivant, j’ai pris rendez-vous avec Dimitri. En cachette, j’avais emporté l’échiquier de mon père. Je me suis mesurée au vieil homme contre lequel j’ai perdu plusieurs parties, honorablement, tout en améliorant considérablement mon jeu sous ses conseils.
Les jours suivants, je me suis fait disputer par mon père pour avoir utilisé son échiquier sans sa permission. Mais il a accepté de jouer quelques parties avec moi et m’a offert mon propre échiquier.
J’avais grandi. Je me rendais désormais seule sur le quai et très vite, j’ai compris que mon père n’y allait que très rarement et n’y restait jamais très longtemps. Dimitri se montrait évasif et embarrassé quand je lui demandais s’il savait où il se trouvait puisque de toute évidence il ne rentrait pas à la maison.
Alors, voulant en avoir le cœur net, j’ai suivi mon père jusqu’à une petite maison aux volets bleus, à la sortie de la ville. Il s’est arrêté devant, il a rajusté son nœud papillon avant de sonner. En attendant qu’on lui ouvre, il a ôté son chapeau et mis son échiquier sous le bras. Un jeune femme bien en chair, les lèvres fardées du rouge le plus éclatant, que l'adolescente de quatorze ans que j’étais alors, ait jamais vu, n’a pas tardé à ouvrir.
« - Bonjour mon lapin ! » s’est-elle écrié, en embrassant mon père gouluement.
Puis ils se sont engouffrés dans la maison et la porte bleue s’est refermée sur eux.
J’ai attendu deux heures avant que mon père ne ressorte, le nœud papillon de guingois et le cheveu ébouriffé. La demoiselle, qui portait maintenant un peignoir ouvert sur une combinaison noire, a lissé ses cheveux et posé le chapeau dessus. Elle a remis d’aplomb le nœud papillon et a glissé l’échiquier sous son bras. Puis ils se sont de nouveau embrassés à pleine bouche et mon père a tapé sur les fesses de la demoiselle pendant qu’elle refermait la porte en gloussant.
C’est là, dans ce coin sombre face à la maison aux volets bleus que j’ai compris pourquoi ma mère ne voulait jamais que j’accompagne mon père. J’ai eu honte. Elle savait. Tout ce temps, en ne disant rien, elle avait protégé l’innocence de mon enfance.
Plus tard, je lui en voudrais de continuer à ne rien dire, de ne pas le quitter.
Je n’ai plus jamais joué aux dames et lorsque je vois un échiquier, j’ai envie de le briser et de balancer les pions aux quatre coins de la planète.
*Patois franco provençal : Habillé de vêtements propres
Mamido, le 8 Avril 2014