Entr'acte.
Texte écrit en regardant la photo de Kot publiée par Leïloona cette semaine pour "Une photo, quelques mots" n°63.
Entr'acte.

Il était sorti prendre l’air dehors, sur le trottoir. Juste un instant, le temps de s’en griller une petite dernière, avant de passer sur scène.
Il n’y avait personne dans la rue qui donnait sur l’arrière du cabaret. Jean, appuyé sur la balustrade au bord du trottoir, profitait de la lumière procurée par l’enseigne du petit hôtel miteux d’à côté. Les yeux dans le vague, il laissait se consumer sa clope.
Il ne pensait à rien…
Tout du moins à pas grand-chose…
Pas grand-chose d’important, en tout cas…
Juste qu’il avait eu trente-cinq ans le mois dernier.
Que depuis quinze ans qu’il essayait de percer dans la chanson, il n’était pas parvenu à grand-chose. Qu’il en était toujours à courir le cacheton, dans des salles toutes plus minables les unes que les autres ou dans des festivals médiocres, perdus au fin fond de la cambrousse.
Qu’il ne tiendrait plus longtemps comme ça. Qu’il faudrait bien que ça s’arrête un jour.
Que ça serait terminé depuis longtemps s’il n’y avait pas eu Isabelle et son salaire d’instit pour faire bouillir la marmite, assurer les fins de mois difficiles et une vie régulière à leurs deux enfants. Parce que s’il n’avait fallu compter que sur lui, toujours à battre la campagne pour deux francs six sous !
Jean imaginait quel crève-cœur ça serait de renoncer à ses rêves de carrière. Et pourtant ! Il était toujours persuadé, au fond de lui, qu’il avait du talent, que sa musique était bonne et ses textes excellents. Mais la chance n’avait jamais été au rendez-vous.
Il n’avait rien fait pour la provoquer non plus. Il se remémora la fois où il avait voulu participer au casting de la « Nouvelle Star », à Lyon. Au dernier moment, il avait renoncé… Il valait mieux que cela, tout de même !
Maintenant, il lui restait la possibilité de donner des cours… Communiquer un peu de son feu sacré et de sa connaissance du métier, si durement acquise...
Au moment d’écraser son mégot et de rentrer faire son tour de chant, Jean oublia toutes ses pensées vagabondes et moroses. Il se focalisa sur son plaisir d’entrer sur scène pour y chanter ses textes, y jouer la musique en laquelle il croyait tant. Et sur le bonheur de partager tout cela avec le public qui était venu spécialement pour l’écouter ce soir.
Mamido, 30 Décembre 2012.