Transmission
En regardant la photo proposée par Leïloona pour "une photo, quelques mots" de cette semaine.
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Transmission
Mamma Jo tient la main de son arrière petit- fils.
Celle du bébé est toute fripée. La sienne aussi, mais pas pour les même raisons.
Lui n’est sorti du ventre de sa mère que depuis quelques heures. Quant à elle, les rides, l’arthrose, dues à une longue vie de labeur ont eu raison de leur souplesse et de leur douceur.
Quatre-vingt-dix années les séparent. Presque un siècle. Toute une vie bien remplie pour elle. Une vie qui touche à sa fin. Pour lui, une vie qui commence, pleine d’attentes et de promesses.
Cela donne le vertige à Mamma Jo qui mesure tout ce qui les sépare.
Elle sait que le temps leur est compté pour se connaitre et s’aimer.
Elle est heureuse pour sa fille qui rêvait depuis longtemps d’être grand-mère. Elle sait les joies que cela procure. Aimer un tout petit être, issu de la chair de sa chair, lui consacrer du temps, sans trop s’embarrasser d’arrière-pensées éducatives. Elle est heureuse aussi pour sa petite-fille qu’elle voit épanouie dans sa maternité. Elle est heureuse… mais pas pour elle-même.
Car Mamma Jo n’attend plus rien.
La vie lui a donné. Des parents aimants, un mari adoré, des enfants choyés, lumières de sa vie. Et du travail, du travail et encore du travail.
La vie lui a repris. Sa mère, morte bien trop tôt. Son mari, usé par une vie à la mine, parti au moment où ils allaient enfin pouvoir souffler et profiter du temps qui leur restait. Un fils, grand gaillard fort et joyeux, à qui l’on aurait acheté la santé, fauché en quelques mois par la maladie, tel un fétu de paille.
Alors Mamma Jo ne se sent plus le courage d’investir dans les sentiments. Elle sait qu’elle ne doit pas trop s’attacher, au contraire, si elle veut ménager, encore un peu, les forces qui lui restent.
Mamma Jo regarde avec ravissement la petite main crocheter son doigt. Elle sent la vigueur, dans tout son être, que celle-ci lui communique.
En un éclair, elle mesure tout ce qui les rapproche. Ils sont la continuité d’une longue lignée, commencée bien avant elle et qui perdurera, elle l’espère, bien après lui. En enfermant la menotte dans ses vieilles mains, elle tente de transmettre ce qu’elle ressent, de lui confier tout ce qu’ils sont, comme un trésor.
Très opportunément, l’appareil photo vient d'un « clic » immortaliser, avec leurs deux mains unies, cet instant. Celui du passage de relai. Celui de la transmission.
Mamido, le 30 Octobre 2014.