Un autre monde.

Publié le par mamido55

En réponse à un sujet que j'avais moi-même proposé aux Impromptus lors de la foire aux thèmes en Décembre 2011, inspirée par le titre d'un chapitre de "1Q84":

Que signifierait un monde qui n'est pas celui d'ici?

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En cette froide après-midi d’hiver, Astrid Ishtar est seule dans sa chambre de la maison de retraite. Ou plutôt faudrait-il dire, dans la luxueuse suite de cette superbe et coûteuse résidence réservée aux gloires vieillissantes mais fortunées.

 

Pensive, assise dans son fauteuil roulant, les jambes roulées dans une couverture, elle regarde la neige tomber.

 

Elle a eu une vie bien remplie, a connu un succès international. Elle a tourné avec les plus importants metteurs en scène. Elle a joué, dans des salles prestigieuses, les plus grands auteurs du répertoire. Elle est adulée du grand public et respectée par la profession. Un Oscar, trois Césars, deux Molières, une Palme d’or à Canne sont venus récompenser sa longue et fructueuse carrière… Sans compter les autres prix reçus dans les festivals de Berlin, Moscou ou Venise qui trônent à leurs côtés dans une vitrine à la cinémathèque de Paris à qui elle en a fait don.

 

Régulièrement, la télévision lui rend hommage en repassant ses films, on lui consacre des émissions, des rétrospectives. Un conservatoire d’art dramatique porte son nom. Elle sait que dans toutes les salles de rédaction sa nécrologie est prête, n’attendant que son décès pour être diffusée.

 

Mais elle ne sort plus de sa chambre, ne répond plus aux interviews. Elle s’est retirée depuis de nombreuses années maintenant, ne souhaitant plus donner en pâture sa décrépitude dans les médias. Oh, il y a bien, de temps en temps, quelques photos volées qui paraissent dans la presse people. Mais elles sont prises de tellement loin que, malgré les téléobjectifs utilisés par les paparazzis, il n’y a jamais de gros plans. Les clichés restent toujours un peu flous et suffisamment imprécis pour protéger son mystère. Et le personnel de cet établissement hors de prix, trié sur le volet et, surtout, convenablement dédommagé, veille à tenir éloigné d’elle toute personne susceptible de vouloir profiter de sa notoriété passée.

 

Elle a été mariée trois fois à des hommes influents et séduisants, elle a eu de nombreuses liaisons passionnées tantôt tapageuses tantôt secrètes mais sa vie sentimentale reste une longue suite d’échecs retentissants. Elle a toujours douté, à un moment ou à un autre de ces relations, de leur sincérité. Comment savoir si ces hommes l’aimaient réellement ? Voyaient-ils seulement la femme derrière la star ? L’auraient-ils encore aimé si elle n’était plus célèbre ? Dès qu’elle commençait à se poser ces questions, elle ne pouvait plus rester avec l’homme qui la faisait s’interroger ainsi et elle le quittait aussitôt.

Elle n’a jamais eu d’enfant, non plus. Ce n’était jamais le bon moment. Il y avait toujours LE film à tourner, LA pièce à jouer, Le rôle à ne surtout pas manquer. Et finalement, un jour, il a été trop tard.

 

Astrid Ishtar se rappelle qu’une fois qu’elle a eu quitté la petite ville où elle a grandi, elle n’y est plus guère retournée.  Elle s’est rapidement coupée de toute sa famille et des amis qu’elle avait avant d’être célèbre. Elle n’a plus alors côtoyé que des « amis » du métier. Du fond de sa solitude, elle se demande où ils sont tous passés ceux-là. Il y a bien longtemps qu’aucun d’entre eux n’est venu lui rendre visite ni même ne lui a téléphoné.

 

Avec une féroce acuité, elle se remémore le jour où tout a basculé pour elle. Elle sent encore la chaleur du soleil printanier sur ses jambes nues alors qu’elle était assise à cette terrasse de café. A la table d’à côté, il y avait cette femme inconnue qui la regardait avec une insistance gênante et qui a fini par l’aborder en lui disant qu’elle correspondait tout à fait au personnage du film qu’elle préparait. En partant, elle lui a donné sa carte, avec une adresse pour se présenter à un casting. Elle revoit avec précision ce moment. Régis est à ses côtés. Ils s’aiment depuis l’adolescence, il vient de la demander en mariage. Cette interruption soudaine les amuse tous les deux… Mais Marie-Claude (c’est son nom à l’époque) a gardé la carte, et, sans le dire à personne, elle se rend au casting, comme ça, « pour voir ».

Elle est choisie, elle devient Astrid Ishtar… Le film reste un film culte, à ce jour il a fait plusieurs centaines de  millions d’entrées à travers le monde entier, il est encore diffusé régulièrement dans les cinémathèques, il a été primé à de nombreuse reprises…

Elle n’a jamais épousé Régis, elle ne sait même pas ce qu’il est devenu.

Et maintenant elle s’apprête à mourir seule…

 

… Marie-Claude frissonne, il fait bien frais ce soir. Songeuse, sur le balcon où elle fume une dernière cigarette avant d’aller se coucher, elle manipule la carte de visite de cette nana bizarre qui l’a abordée cette après-midi. Qu’on puisse penser qu’elle soit capable de faire du cinéma la flatte finalement. Un instant, elle se voit menant une vie de star. Les images qui lui viennent à l’esprit sont à la fois grisantes et inquiétantes. Mais ce n’est pas la vie qu’elle imagine pour elle. Elle aime Régis, elle adore son métier d’infirmière, elle veut rester dans sa petite ville, vivre au milieu des siens. Elle n’a jamais rêvé qu’à des choses simples. Que signifierait un monde qui n’est pas celui d’ici ?

 

Avant de  rentrer dans la chambre, elle déchire le bristol en mille morceaux, qui s’éparpillent aux quatre vents, puis elle va se coucher. Elle a le cœur qui palpite et du mal à s’endormir.

Demain, c’est le grand jour ! Régis vient à la maison pour demander sa main à ses parents.

 

Mamido, le 22 Octobre 2012

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