Rendez-vous secret.

Publié le par mamido55

Rendez-vous secret.

delvaux la nuit de Noël

Il parait que notre amour est défendu.

Il parait que nous ne devons nous rencontrer qu’en secret. Que personne, surtout ne doit rien apprendre.

Il parait que, si ça se savait, on nous empêcherait de nous rencontrer et que lui pourrait même aller en prison.

Parce que je n’ai que seize ans et lui, le double de mon âge.

Parce que c’est un homme et moi, une toute jeune fille. Enfin ça, c’est son opinion, parce que moi, je sais bien que je suis une femme. Une femme amoureuse. Amoureuse de lui.

Mais c’est un secret. Un secret bien gardé. Que personne ne soupçonne.

 

J’arrive tous les soirs au train de dix-neuf heures cinquante-sept. Toute ma famille croit que je suis dans le train suivant, celui de vingt et une heures zéro deux. Je ne descends jamais sur le quai, mais un peu avant, sur une voie de garage où se trouvent alignés les trains en réparation ou au nettoyage. Il m’attend là, dans un wagon couchette. On s’y fait un petit appartement, un petit nid d’amour, pour chaque soir.

On s’y aime avec la fougue et la passion du désespoir. Comme si, chaque lendemain, on ne devait plus se revoir. Mais chut, personne ne doit savoir.

 

Pour préserver encore plus notre secret, il accepte de passer aux yeux de tous pour un imbécile, pour un cocu qui ignore totalement les aventures de son épouse, une panthère qui le trompe avec tout ce qui porte pantalon. Les bien intentionnés, comme mon père, glosent et se moquent de son infortune :

« - Pauvre René ! Sa Simone, tout le monde y est passé dessus, sauf les trains bien entendu… L’imbécile heureux ! »

Et lui, il la laisse faire la Simone, sans rien dire. Et il se laisse ridiculiser par les autres, sans broncher.

 

Même que ça le fait doucement rigoler.

« - Pendant qu’on s’occupe des frasques de ma femme, on ne nous surveille pas. On nous laisse tranquille. Qu’ils continuent donc à me prendre pour un crétin, ça m’arrange. Dans moins de deux ans, je la largue. Ensuite, si tu veux encore de moi, nous pourrons vivre notre amour au grand jour. »

Et il jubile, mon amoureux, en endossant sa belle veste à boutons dorés et sa casquette de chef de gare.

Pendant que moi, je renfile mon manteau rouge de lycéenne, j’accroche à l’épaule ma sacoche de cours et je grimpe dans le vingt et une heurs zéro deux par l’arrière pour en descendre, tranquillement, comme si rien n’était.

Sur le quai, pourtant désert à cette heure-ci, je ne cours aucun danger.

Il est baigné par la douce lumière d’une lune bienveillante et le chef de gare ne me quitte pas des yeux jusqu’à ce que je sois montée dans la camionnette de mon père qui m’attend, de l’autre côté de la passerelle, devant la station.

 

Mamido, le 24 Juin 2012


Ce texte est librement inspiré à la fois par le tableau de Paul Delvaux "La nuit de Noël" proposé par "Mil et Une" et par la chanson de Jean Ferrat « Le chef de gare est amoureux » http://youtu.be/_ysyW5uK_kg

Publié dans Mil et une

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Valentyne 30/06/2013 18:59

Un beau texte Mamido,
La différence d'âge entre tes deux personnages me gêne un peu cependant : une toute jeune fille quand même, je n'aimerai pas que ma fille (12 ans) tombe amoureuse dans 4 ans d'un adulte ;-)
Bises