Narrème, vous avez dit narrème?!

Publié le par mamido55

Petite recette utilisée pour fabriquer ce récit :

  1. Prendre un narrème de départ, une « petite nébuleuse de causalité » comme l’a défini Roland Barthes (pour constituer ce narrème, n’hésitez pas à faire appel à trois personnes qui vous donnerons chacune l’un des éléments suivants) :
  • Un personnage (→ un grand maigre d’origine africaine)
  • Une action (→ Arpenter les rues)
  • Une cause (→ Recherche quelqu’un ou quelque chose)
  1. Au fil du récit, pour l’aider à rebondir, tirer successivement quatre lames du tarot de Marseille (l’empereur, l’impératrice, la lune, le monde)
  2. Pour finir, emprunter un titre à l’un des contes de Karen Blixen qui avait elle-même pour habitude de solliciter de ses amis des éléments pour élaborer ses récits (« Le vieux chevalier errant »)

Voici mon récit composé à l'aide des éléments ci-dessus, j'espère qu'il vous plaira!

 

Le vieux chevalier errant.

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Un grand escogriffe africain arpentait les rues de la ville. Il semblait en quête de quelque chose ou de quelqu’un. Il était vêtu d’un long manteau qui lui battait les jambes et s’aidait pour marcher d’un gros bâton noueux.

 

Il arborait une mine sévère et préoccupée, presque rébarbative mais l'on était surtout frappé par la finesse et la noblesse des traits de son visage et par l’allure altière, quasi aristocratique, de sa démarche.

Les gens s’écartaient avec respect sur le passage de ce vieux chevalier errant. Ils avaient la certitude de croiser un personnage important. Un chef, peut-être même un roi, d’on ne sait quelle  lointaine province.

 

Jusqu’à ce jour, dans l’endroit où il vivait, où il avait toujours vécu et ses ancêtres avant lui, il avait gouverné son village, homme éclairé et respecté de tous que l’on venait consulter de la contrée entière, rendant la justice, arbitrant querelles et conflits et faisant régner l’ordre et la paix tout autour de lui. A ses côtés, Yemguzanech, une femme belle comme le jour, épousée vingt ans auparavant, régnait sur leur petit monde à ses côtés, vaquant aux obligations de sa charge de compagne du chef, prodiguant chaque jour à tous ses soins grâce à sa connaissance des médecines et magies ancestrales. A l’aide de plantes, de potions et de philtres connus d’elle seule, inlassablement, elle accouchait et guérissait les corps et les âmes pendant que son époux se chargeait du confort, de la sécurité des membres de leur petite communauté.

Ainsi en était-il, ainsi en avait-il toujours été et ainsi semblait-il qu’il en serait encore jusqu’à la nuit des temps.

 

Puis une nuit, tout avait basculé.

Neguson avait été réveillé par les aboiements des chiens du village hurlant à la lune.

Lorsqu’il était sorti, celle-ci émettait un étrange halo, répandant dans le ciel un orange inquiétant qui lui glaça le cœur.

A ses pieds, un scorpion fila que d’un talon rageur il écrasa. Celui-ci sortait de la case voisine, celle qu’il avait construite de ses mains avec des briques d’argile mêlée de paille, séchées au soleil. C’était la case qu’il avait édifié pour sa fille unique, Dinkenech, la lumière de sa vie, sa merveille lorsque la décence avait exigé qu’elle ne dorme plus dans la même pièce que son père.

Elle la partageait avec sa mère, quelquefois, mais pas ce soir-là, non pas ce soir-là.

 

Ressentant une impression funeste, Neguson se précipita dans la case de sa fille chérie.

En elle, il plaçait tous ses espoirs, l’avenir de leur communauté, celui de sa continuité dans la nuit des temps. Depuis sa plus tendre enfance, il lui avait enseigné, comme son père avant lui, l’art de l’écoute et du palabre, celui de la réflexion et de l’empathie mais aussi celui de l’autorité propre à administrer et rendre une justice équitable. Il savait que de son côté, Yemguzanech avait transmis à sa fille les secrets des paroles, des gestes et des remèdes qui guérissent.

Jusqu’à présent, il avait toujours été persuadé que Dinkenech serait, à elle seule, la quintessence de leurs deux savoirs, de leurs deux pouvoirs et qu’elle les prodiguerait sur le village  sans compter et sans faillir, jusqu’à la nuit des temps.

 

La case était vide. En la fouillant, Neguson s’aperçut qu’il manquait aussi le coffret d’ébène aux multiples rangements de Dinkenech. Un coffret identique à celui de sa mère. Son coffret médicinal. Manquait aussi son certificat de naissance et son passeport et deux de ses plus belles tenues.

 

Il avait fallu qu’ils se résolvent, son épouse et lui à accepter son départ, volontaire à n’en pas douter.

Depuis, Yemguzanech s’était enfermé dans un silence hautain et réprobateur que rien ni personne ne semblait pouvoir briser. Elle poursuivait cependant, imperturbable, sa tâche de guérisseuse, comme murée dans le devoir.

 

Un jour, Neguson n’y tint plus. Il voulait savoir, essayer tout du moins.

Il partit à pied jusqu’à la ville. Là, très vite, il apprit qu’on avait vu sa fille en compagnie d’un médecin de l’ONG locale.

Il se rendit sans tarder au siège de l’association pour se renseigner, traversant toute la ville à grandes enjambées, son long manteau lui battant les jambes et s’aidant pour marcher d’un gros bâton noueux.

 

La première personne qu’il aperçut en pénétrant dans l’enclos ceint de murs blancs du dispensaire fut sa fille. Il peina tout d’abord à la reconnaître. Elle avait troqué son habituelle tunique traditionnelle colorée contre l’une de ces tenues, blouse et pantalon clairs, que les gens des ONG ont pour habitude de porter. Comme un uniforme pour bien marquer leur différence et leur supériorité.

 

Elle circulait entre les malades, son coffret d’ébène sous le bras, prodiguant paroles et soins. Elle souriait, son visage rayonnait d’une douce lumière qu’il ne lui avait jamais connue auparavant.

 

Alors, avant qu’elle ne le remarque, il s’en retourna.  

 

 

 

 

Publié dans Bricoleurs de mots

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