La fille de Mme S.

Publié le par mamido55

Texte écrit pour le "Défi du Samedi" n° 212 ayant pour consigne de donner une suite au début de la nouvelle de Marga Mingo intitulée "Adresse".

La fille de Mme S.

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"Vous ne me reconnaissez pas ?" demandai-je.

La femme me lança un regard scrutateur ; elle avait entrouvert la porte d'entrée. Je m'approchai et montai la marche devant la maison.

"Non, je ne vous reconnais pas."

-"Je suis la fille de Mme S..."


« - La fille de Mme S… ?! »

Son visage où s’inscrivait jusque là une expression de méfiance et de rejet s’éclaira soudain. Sa main qui avait déjà amorcé le geste de me refermer la porte au nez ouvrit celle-ci à deux battants.

 

« - Mme S…, bien sûr que je me rappelle. Sa fille, une jolie petite gamine aux longues nattes brunes et aux doux yeux rêveurs… C’est vous ?! » dit-elle en hésitant.

Je vis son regard plonger dans le mien, scruter mon visage puis s’attarder, dubitatif, sur mes courts cheveux teints dans un  roux flamboyant. Une expression étrange, presque affectueuse, adoucit ses traits.

 

« - Oui, je reconnais ces yeux. Et ce sourire, c’est celui de votre mère… Entrez, entrez… »

Je la suivis dans un long couloir qu’éclairait une petite fenêtre en vitrail laissant passer une lumière chatoyante où le rouge dominait. Le bruit de nos pas était étouffé par d’épais tapis et le passage rétréci par des étagères croulant sous les livres empilés en dépit du bon sens.

Il régnait là une odeur de poussière très caractéristique et reconnaissable entre mille à ceux qui ont fréquenté comme moi, les vieilles bibliothèques.

 

Elle me fit entrer dans un petit salon qui ne dépareillait nullement avec le couloir que nous venions de traverser. Partout, des livres, des revues. Sur les étagères qui recouvraient les murs de la pièce, bien sûr mais aussi, en pile, partout par terre, sur et sous les chaises, les guéridons. Seul était épargné un fauteuil près de la fenêtre. Et encore… Sur le siège attendait un roman en cours de lecture si j’en croyais le marque-page qui en dépassait. De là où je me trouvais, j’en distinguais le titre « Les lisières ».

 

Mme M. avait suivi mon regard. Elle s’empara du livre et s’installant dans le fauteuil, elle m’expliqua :

« - Travailler dans le monde de l’édition depuis plus de trente ans procure de petits avantages. On m’envoie toutes les dernières parutions. Enfin les plus prometteuses, comme celle-ci.

Elle me désigna un siège, lui aussi recouvert de bouquins.

« -Faites-vous de la place et asseyez-vous. Comment va votre mère ? Voilà une éternité que je n’en ai pas eue de nouvelles. »

« - Mon père est décédé il y a six mois et elle se sent un peu seule dans sa grande maison. Mais, à part cela, elle va bien, merci.»

« - Je suis désolée pour votre père. Je l’ai peu connu mais d’après ce qu’en disait votre mère, c’était un homme bien… Mais que me vaut l’honneur de votre visite ? » demanda-elle brutalement.

Un peu désarçonné par le brusque changement de ton, je m’expliquai :

« - C’est maman qui m’envoie à vous. C’est amusant que tout à l’heure, à mon arrivée,  vous ayez parlé de mon regard, de mon sourire et de ma ressemblance avec elle. Voyez-vous je ne suis pas vraiment sa fille. Elle m’a adoptée. Ce qui m’étonne plus encore c’est que, d’après ce qu’elle m’avait laissé entendre, vous étiez au courant. Elle m’envoie à vous pour que vous m’en disiez d’avantage sur ma véritable mère. »

 

Le silence s’installa, lourd d’interrogation et d’attente. Mm M. ne bougeait plus, enfoncée dans son fauteuil, elle avait mis le visage dans ses mains. J’attendais qu’elle me réponde, pleine d’impatience et d’espoir. Quand elle releva la tête, je pus distinguer son visage défait.

« - Quand j’ai parlé d’une ressemblance tout à l’heure, je n’évoquais pas Mme S., mais bien votre mère biologique. Mes propos étaient volontairement ambigus. Je ne savais pas si vous étiez au courant pour l’adoption… »

Elle s’interrompit, se leva et se dirigea vers une étagère d’où elle préleva une photographie que je n’avais pas vue en entrant. Elle me la tendit. Je reconnus tout de suite, parmi un groupe de jeunes filles, ma mère, Elisabeth S. Elle avait une vingtaine d’année. Un autre visage attira mon attention. Avec stupéfaction, je découvris la ressemblance avec moi-même. L’ovale du visage, les traits, le regard, le sourire, jusqu’à la coupe ultracourte que j’arborais actuellement. La jeune fille était brune, ce qui, en passant, était ma vraie couleur.

 

« - Qui est-ce ? » demandai-je d’une voix éraillée à Mme M., en désignant la jeune femme qui me ressemblait tant.

« - Vous l’avez déjà deviné, il me semble, non ? »

« - Ma véritable mère, je ne suis pas sotte tout de même. Mais qui est-elle, vous la connaissez ? »

Mme M. ne me répondait pas. Elle me regardait. Dans son visage, je distinguais de l’incertitude, de l’inquiétude, de la culpabilité… Je plongeai mon regard dans la profondeur de ses yeux bruns. Quand elle esquissa un sourire timide, ma bouche s’arrondit de stupéfaction.

Et soudain, je compris…

 

« - Quel métier désirez-vous faire plus tard ? » me demanda-elle, de façon incongrue.

Et malgré moi, alors que bien d’autres questions se bousculaient à mes lèvres, je répondis :

« - Je veux être écrivain… »

 

Mamido, 21 Septembre 2012

Publié dans Défi du Samedi

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