La carte et le territoire

Publié le par mamido55

Cette semaine, les bricoleurs ont reçu la visite de deux géographes qui se proposent de travailler avec nous... Première proposition d'écriture "on bouge pas"

On bouge pas.

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On bouge ou on bouge pas ? Là est la question.

Longtemps elle ne s’est pas posée aux habitants de la vallée. On pouvait décider d’y rester toute sa vie sans bouger, si on le désirait.

La ruche bourdonnait, les usines usinaient, le commerce commerçait et il y avait plus de gens pour venir s’installer que pour s’en aller. En fait, on n’avait pas besoin de bouger puisque le monde venait à nous plein de ses richesses. L’Ardèche, les marches d’Auvergne, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, les pays du Maghreb. Le travail de leurs hommes et de leurs femmes. Leur douleur et leur souffrance. Leur courage et leur vaillance. La saveur de leur cuisine. Leurs rires, leurs chants, leurs danses. L’originalité de leurs différentes cultures. Tout cela a longtemps profité à Rive de Gier qui a engrangé, sous la fumée de ses usines, tous ces trésors.

 

La génération de mes enfants n’a pas eu la même facilité.

La question d’avoir à  « bouger de là » s’est très vite posée à eux.

 

A l’adolescence, Flo  étouffait dans la vallée. Elle avait des envies d’exotisme, d’éloignement. Son premier amour fut niortais. Et longtemps, j’ai cru que c’était là-bas qu’elle vivrait sa vie.

D’ailleurs, au prisme de son regard, ici, tout était nul. 

Le paysage : hideux !

Aucune possibilité de se distraire sur la ville, ni de se cultiver, encore moins de faire du tourisme. Rien à visiter, que des usines en ruine. Aucun patrimoine, en tout cas, rien de remarquable que des vieilleries sans intérêt qui auraient dues disparaitre depuis longtemps !!!

Les gens ? Oh, bien gentils, beausseigne*… Mais des mentalités étriquées, aucune envie de se bouger ni de faire bouger les choses…

Bref, à Niort, la ville était plus verte et les gens tellement moins… tellement plus…

En pleine révolte ado, elle m’avait asséné cette remarque qui, à l’époque m’avait désespérée par ce qu’elle avait de cruel : « On ne devrait jamais vivre à moins de cent kilomètres de chez ses parents ! »

Je m’étais donc accoutumée à l’idée que ma fille ne resterait pas sur la vallée… Sauf si nous en partions peut-être ?

 

Mais le temps passe et se plait à faire changer d’avis les filles qui grandissent.

 

De longues études menées loin d’ici créèrent la nostalgie, l’envie et le manque…

Un tissu chaleureux d’amis d’enfance l’enveloppa de sa compréhension lorsque son amoureux enfourcha son pétaradant coursier pour s’en retourner dans sa Charente natale sans espoir de retour, en n’ayant visiblement prévu aucune place pour elle dans l’avenir qu’il envisageait.

Parmi eux,  elle redécouvrit –découvrit ?- les joies simples de la vie dans la vallée. Les balades dans le Pilat, les fêtes dans les villages des coteaux mettant en valeur les produits et les coutumes du terroir, des festivals uniques dans la région et dont la renommée s’étendait bien au-delà.

A leur suite de ses amis,  elle s’engagea dans un milieu associatif riche. Et tandis que leur imagination vagabondait, « en rue libre* », que leurs idées foisonnaient pour animer la vallée et faire revivre son patrimoine… dans ce petit groupe elle retrouva le désir de vivre et de travailler au pays. Plus question désormais que quoi que ce soit disparaisse, au contraire il s’agissait de préserver, mettre en valeur et reconstruire. D’autant plus que son nouvel amoureux avait une vision citoyenne de l’attachement au territoire. Qui d’autre que les gens d’ici pour animer la ville et préserver ses richesses ? Et si eux ne le faisaient pas, qui d’autre le ferait ?

C’est ainsi qu’à notre grande surprise, diplôme en poche, notre fille revint pour travailler à St Chamond et habiter Rive de Gier. Ce qui, quand on y réfléchit, est très commode, car si un matin le petit se réveille avec de la fièvre, Papy et Mamie sont à bien moins de cent kilomètres !

 

On bouge ou on bouge pas ? Là est la question.

Casanier, pantouflard même. Le frère aîné de la demoiselle semblait programmé pour ne pas bouger. Puis brusquement, à vingt ans, pour trouver du travail, il partit. Pour Paris. Puis trouvant la France trop exiguë sans doute, Japon, Corée, Malaisie, Russie, Pays Baltes, Espagne, Italie, Canada, Egypte, Qatar, Doubaï, toujours pour le travail, mais aussi pour son plaisir personnel, il a fait du monde son royaume…

Il ne revient que rarement pour voir la famille. Et encore, il préfère la rencontrer ailleurs que dans la vallée.

 

On bouge ou on bouge pas ? Là est la question.

Depuis soixante ans, chaque matin en me levant, je contemple le même paysage. D’abord de la fenêtre de la maison de mes parents, puis de la mienne, dans la maison que nous avons construite, mon mari et moi, trente mètres en contrebas.

Est-ce à dire que je n’ai pas bougé ? Certes géographiquement, à quelques voyages près, pas beaucoup.

Mais j’ai grandi, j’ai aimé, enfanté ici.  J’ai travaillé, bâti ici. 

Je traverse la vie ici, toujours en bonne compagnie. Désormais, je vieillis ici.

Un bien beau parcours, vu d’ici.

 

Mamido, le 12 et le 14 Février 2014.

 

* Beausseigne : En langage régional terme péjoratif qui exprime la compassion. Peut se traduire par « les pauvres », « bichette »…

En rue libre : nom d’une association créée entre 2003 et 2012 par quelques jeunes pour animer la vallée et faire revivre des lieux de son patrimoine (surtout des friches industrielles telles que Mavilor à Lorette ou la Comema à Rive de Gier). Depuis ces sites ont été détruits et l’association a disparu avec eux.

Publié dans Bricoleurs de mots

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