En vos mots (n°269)

Publié le par mamido55

Un texte inspiré par le tableau de Florence Spitéri proposé par Lali pour "En vos mots" n°269.

Chaque Lundi, à cinq heures…

  SPITÉRI-Florence-2

Comme chaque Lundi, il est venu à cinq heures.

Comme chaque Lundi, il a apporté des petits fours. Ses préférés, à lui, au chocolat.

Agathe n’aime pas le chocolat mais il ne le sait pas. Il ne lui a jamais demandé et elle n’a jamais rien dit.

 

Ils n’échangent pas beaucoup. Lui, pas du tout, sauf en partant, au moment où il dépose la petite enveloppe bleue sur le guéridon de l’entrée, pendant qu’elle l’aide à enfiler sa veste :

« - A la semaine prochaine, à cinq heures. Tu te tiens prête. »

 

Se tenir prête, ça veut dire mettre une bouteille de vin rosé au frais afin de le lui servir frappé comme il apprécie de le boire, dans de jolis verres à pied.

 

Mais avant ça, se tenir prête, c’est surtout l’attendre derrière la porte, avec pour seul vêtement, l’un de ces  luxueux déshabillés de soie qu’il lui offre régulièrement… Et qui porte bien son nom puisque, dès son arrivée, il le lui ôte avant de l’entraîner dans la chambre pour lui faire l’amour, toujours dans l’urgence, sauvagement et en silence, ne quittant, lui, que sa veste et son chapeau.

Pour après, tout aussi hâtivement, se rajuster, remettre son chapeau et quitter la chambre.

Il l’abandonne sur le lit, alanguie et, comme à chaque fois, profondément troublée par l’intense brièveté de leur étreinte.

 

Un peu plus tard, elle le rejoint dans le salon. Il est confortablement installé dans un fauteuil, en train de lire son journal. Il a déjà déballé et entamé les petits fours au chocolat et c’est le moment où elle lui sert le rosé, si frais, qu’aussitôt versé, il emperle de buée la fine paroi des délicats verres à pied.

Tout le temps de sa lecture, il exige qu’elle reste près de lui, assise sur l’accoudoir du fauteuil ou derrière, appuyée contre le dossier, peu lui importe, pourvu qu’il puisse sentir le contact de la main d’Agathe sur son bras, sa poitrine ou celui de sa tête sur son épaule.

 

Au début, elle a essayé de lui parler mais il ne répondait jamais. Maintenant, elle se contente de se tenir près de lui, immobile. Sirotant son rosé, les yeux dans le vague, elle laisse vagabonder son esprit…

La sortie d’hier soir au restaurant avec deux amies après une journée passée à bronzer sur la plage en leur compagnie…

Le dernier livre qu’elle est en train de lire et dont elle savourera la fin, tout à l’heure, après son départ…

La boutique de lingerie où elle travaille depuis l’âge de seize ans… C’est là qu’ils ont fait connaissance, d’ailleurs, il y a trois ans déjà… Avec l’argent qu’il lui laisse chaque semaine et dont elle a économisé jusqu’au moindre centime, elle sera en mesure de racheter le magasin quand la vieille Madame Rosa, sa patronne, prendra sa retraite. Ce qui ne saurait tarder…

 

Le bruit de feuilles froissées du journal qui se replie la tire de sa rêverie.

Elle le raccompagne jusqu’à la porte. Avant que celle-ci ne se referme et juste après avoir prononcé sa petite phrase rituelle, il la gratifie d’un léger et presque tendre baiser sur les lèvres et d’une caresse appuyée dans le creux des reins qui font, à chaque fois, battre son cœur, follement et l’enchaînent à lui, irrémédiablement, au fil des semaines qui passent.

 

Il ne lui demande jamais ce qu’elle fait du reste de ses jours passés sans lui, en dehors des deux heures qu’il lui accorde, le Lundi.

Elle ne sait rien du reste de sa vie, en dehors de ces deux heures, le Lundi.

 

Et c’est très bien ainsi.

 

Mamido, le 5 Juin 2012

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