Corrections

Publié le par mamido55

Texte écrit en réponse à une consigne des "Impromptus Littéraires".

 

Je corrige, tu corriges, elle corrige...

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Tout le temps qu’a duré sa vie professionnelle, elle a passé beaucoup de temps à corriger : des attitudes inappropriées, de mauvaises habitudes, des écarts de langage… et bien sûr, d’innombrables copies remplies de fautes d’orthographe, d’erreurs de calcul et d’inexactitudes en tout genre.

 

Tout ceci, je le précise, sans jamais infliger aucune correction, enfin j’entends par là, ce qu’on appellerait de nos jours, des châtiments corporels. Outre que c’était formellement interdit, ce n’était pas dans son tempérament.

 

Sinon, au cours de ses passages dans les rangs, elle a exercé, sur de nombreux dos qu’elle estimait trop courbés sur les pupitres, de légères pressions pour qu’ils se redressent évitant ainsi à certains, une scoliose probable.

 

En disposant manuellement le crayon ou le stylo dans leurs doigts maladroits, elle a indiqué à d’autres, la tenue correcte de ces outils d’écriture. Regrettant au passage qu’il ne lui soit pas possible d’inculquer l’orthographe et la grammaire par la même occasion !

 

Son regard foudroyant immobilisait en plein vol le petit chenapan prêt à faire une bêtise. Si toutefois, ça ne suffisait pas, elle savait donner à sa voix un ton métallique si glaçant, que l’élève réfléchissait ensuite à deux fois avant de recommencer à bavarder ou à s’agiter.

 

La modeste panoplie de ces armes, bien affûtées par l’expérience au fil des années, peut sembler dérisoire. Elle venait surtout en complément d’une solide réputation d’extrême sévérité bâtie grâce à son ancienneté dans le même établissement et transmises de bouche à oreille entre les enfants de génération en génération. Une rumeur savamment entretenue sans que jamais personne ne vienne la contredise.

« - Tu vas dans la classe de Mme B., t’as intérêt à te tenir à carreau, qu’est-ce qu’elle est méchante !!! » disaient les aînés aux plus jeunes, et même certains parents à leurs enfants, semble-t-il réjouis de voir les petits en baver à leur tour.

Tout en lui confiant en catimini, leur  satisfaction et leur gratitude d’avoir été dans sa classe dont ils ne gardaient, à les écouter les égrener, que de bons souvenirs d’apprentissages dans la bonne humeur, de sorties scolaires réussies et de projets artistiques menés à bien. La mémoire, c’est bien connu, peut se révéler avec le temps, sélective et pleine de contradictions.

 

Toute cette sévérité apparente, toutes ces attitudes correctives s’estompaient au fur et à mesure qu’on avançait dans l’année scolaire. Toutefois, il lui suffisait d’amorcer  un geste, de lever un sourcil, durcir son regard ou changer le ton de sa voix, pour que, comme par magie, un dos se redresse, un stylo reprenne la  bonne position, un langage fleuri se châtie ou que les bavardages et l’agitation s’arrêtent net.

Ce qui n’a jamais cessé de l’étonner et de provoquer l’admiration de ses jeunes collègues à qui elle aurait bien été incapable d’expliquer comment ça marchait. Sinon en disant, paraphrasant Montaigne, « parce que c’était eux, parce que c’était elle ».

 

Seules les piles de cahiers à corriger n’ont jamais diminué et ont contribué pendant trente sept ans, de Septembre à Juin, à rendre studieuses ses soirées à la maison.

 

 

Mamido, 27 Août 2012.

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