Cinq fenêtres

Publié le par mamido55

Notre atelier d'écriture "Les bricoleurs de mots" s'est mis sur les traces de François Bon, en écrivant à leur manière sur l'une de ses propositions: cinq textes vu d'une fenêtre (fenêtre intime, fenêtre du passé, fenêtre de la ville, fenêtre en mouvement, fenêtre d'un autre genre), l'un des textes ne doit comporter que des phrases nominales. Voici ma production.

Cinq fenêtres.

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Fenêtre de la cuisine, chez moi.

La fenêtre de la cuisine est un poste idéal d’observation.

Les visiteurs grimpent le petit escalier, qui rejoint la terrasse, le long de la maison, juste sous la fenêtre.

On voit leur tête apparaître, on les reconnaît et on les attend sur le pas de la porte. On leur ouvre avant même qu’ils aient sonné. La surprise dans leurs yeux, ils sursautent. Certains ne s’y font pas reprendre. La fois suivante, ils tapent au carreau : « Coucou, tu as vu c’est moi, j’arrive ! »

La haie de lauriers qui longe l’escalier.

Elle doit être coupée régulièrement sinon elle empêche de voir qui passe dans la rue et surtout qui se présente au portail. C’est pourtant très agréable, quand on sonne, de savoir qui est au portail…. Sans s’approcher, discrètement, on peut décider de ne pas ouvrir à l’importun. Comme il ne nous voit pas, il peut penser qu’on est absent et s’en aller. Si c’est un inconnu, prudence oblige, on n’a pas besoin de sortir de la maison, on ouvre la fenêtre pour s’enquérir de la raison de sa visite… puis décider de lui ouvrir en grand  notre porte ou de refermer la fenêtre en le laissant dehors après un « Non, non, ça ne m’intéresse pas… »

 

Fenêtre de la salle à manger, maison familiale d’enfance (1962).

La fenêtre d’où regarde la petite fille se situe cinquante mètres plus haut que celle de la femme qu’elle sera plus tard. Mais de cela, elle ne s’en doute pas.  Même orientation sur le coucher du soleil, quand s’en vient le soir. Même paysage lointain : l’autre versant de la vallée, la colline où s’étale le petit bourg de St Genis.

Mais le regard de la petite fille ne se perd pas aussi loin. Il est posé sur le verger qui s’étale en pente douce du pied de la maison au grand mur qui le sépare de la route. Un pêcher, un pommier, deux cerisiers et là-bas tout au fond, contre le mur, des framboisiers, un noisetier et quelques pieds de vigne.

Dans ce verger se tiendra la maison qu’elle construira avec son époux, vingt ans plus tard, celle où ils élèveront leurs deux enfants. Mais là, elle n’en sait rien encore.

Elle observe l’énorme cerisier au milieu du verger et pense que quand Martine viendra tout à l’heure, elles grimperont tout au sommet, même si maman l’a défendu.

Elle voit arriver les camions aux bennes remplies jusqu’au bord des scories fumantes de la verrerie Richarme. Ils les déchargent en un ballet incessant sur le crassier, juste en face.

Elle entend le bruit sourd et régulier du pilon de la forge monter du fond de la vallée. Dans sa maison à la campagne, elle vit au rythme de la petite ville industrielle, juste à côté. Pour elle, toute cette activité fait parti de son quotidien.

  

Fenêtre d’une des chambres du secteur pédiatrique, troisième étage du Centre Léon Bérard (Lyon).

Gé est debout, le nez à la fenêtre. Tout à l’heure l’infirmière est venue débrancher sa perfusion. Son sac est prêt, il attend ; Qu’on vienne le chercher. Sa chimio est passée. Il attend sa mère. Pour qu’elle le sorte d’ici.

Dans l’allée du parc, un homme en robe de chambre fume une cigarette. Il marche à petits pas, accroché à sa potence. Une grosse poche y est suspendue. Elle semble prête à éclater sous la pression d’un liquide brunâtre, semblable à celui qui coulait dans ses veines, une demi-heure plus tôt. Gé s’en grillerait bien une petite lui aussi. Mais maman n’aime pas ça : « C’est pas bon pour c’que t’as. J’aimerais bien qu’elle te le dise, ton docteur, y a qu’elle que tu écoutes ! »

Sur le trottoir, de l’autre côté des grilles, deux lycéennes avec leurs besaces en bandoulière. Elles se parlent en confidence, penchées l’une vers l’autre puis éclatent d’un rire léger qui monte jusqu’à lui, comme une bulle d’insouciance. Si sa mère n’arrive pas trop tard, il lui demandera de le déposer au lycée. Pour voir un ou deux potes. Il faut en profiter, les nausées, c’est pour demain.

Tiens, une R5 blanche qui fait un créneau. Celle de sa mère. Il a reconnu l’autocollant coccinelle qui cache la tache de rouille, sur le capot. Elle a eu du bol de trouver une place si près de l’hôpital. La voilà qui lève les yeux vers le troisième étage, elle ne peut pas le voir mais elle sait qu’il est là quelque part. Elle se dépêche. Elle a bien compris qu’il n’aime pas rester ici plus que nécessaire.

Gé saisit sa casquette blanche sur la table de nuit, il l’enfonce sur son crâne lisse, redevenu, aux dires de sa mère, «aussi doux que celui d’un bébé ».

« C’qui faut pas entendre ! » Gé lève les yeux au ciel et sort à sa rencontre.

 

Fenêtre en mouvement, trajet en voiture vers la Haute-Loire.

Toujours le même voyage. L’autoroute jusqu’à Firminy. La montée vers St Just Malmont. Dangereuse. Dans le fossé, des silhouettes noires chargées de fleurs, à la place de chaque mort. La route toute droite, au milieu des bois sombres. Des bois à champignons à en croire les voitures garées dans le moindre espace disponible. Un terrain de foot à droite, en rase campagne, Des vaches dans les prés. Des fleurs dans les champs puis à la fin de la petite route sinueuse, là-bas, la maison de son grand-père.

 

Sur une plage de Vendée, derrière l’écran de ses lunettes noires.

Elle aime arriver tôt le matin. Elle s’installe toujours au fond de la plage, au pied de la dune. Adossée à son sac rempli de serviettes, bouquins, revues et crème solaire, elle dissimule son regard derrière de grandes lunettes de soleil.

Elle admire le panorama qui s’offre à elle.

La plage encore déserte va se remplir peu à peu. Quand elle sera bondée, vers treize heures, elle s’en ira.

L’océan, dont le bleu change selon l’heure et le temps, s’étale à perte de vue. Ses vagues sans cesse renouvelées sont toutes si différentes. Tantôt furieuses, tantôt alanguies, elles se succèdent selon un rythme aléatoire dont l’imprévisibilité tient son attention en éveil.

Peu à peu, la plage s’anime. Le soleil la réchauffe. Un surfeur sort de l’eau, sa planche sous le bras. Il est beau, tel un dieu marin ruisselant, il s’avance vers elle… Instant de panique derrière les noirs carreaux… Puis soudain, arrivé presque au pied de sa serviette, il se retourne vers l’océan, plante sa planche debout dans le sable, juste devant elle. Ah, le c.., c’est malin ! Maintenant  l’engin fait paravent entre elle et le reste de la plage… Elle n’a plus pour seul horizon que les lignes sinueuses du dessin ethnique qui orne l’ensemble de sa surface noire et brillante.

Dégoûtée, elle s’allonge à plat ventre, la tête dans ses bras repliés.

Ecran total.

 

Mamido, Novembre 2013

Publié dans Bricoleurs de mots

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