Et soudain, la terre a tremblé...

Publié le par mamido55

 Statue Romaric Cazaux
Statue Romaric Cazaux

Texte inspiré par la photo de Romaric Cazaux postée par Leïloona pour "Une photo, quelques mots" n°129.

Et soudain, la terre a tremblé...

Et soudain, la terre a tremblé.
Pas comme la première fois non, où dans un chaos de cendres, de poussière et de lave, elle nous avait englouti pour un sommeil de plusieurs siècles. Cette fois-ci, au contraire, ce sont des engins bruyants, aux griffes acérées qui, en la fouillant, ont secoué notre torpeur. Elle nous a expulsés, comme pour une seconde naissance. Elle nous a mis à jour, nous les trésors cachés, vestiges d’une civilisation prestigieuse, aujourd’hui disparue.
 
Après le bruit des machines, les cris et les exclamations émerveillées de ceux qui nous avaient découvert, de nouveau une main d’homme s’est posée sur mon visage. Ses doigts se sont enfoncé dans les boucles de mes cheveux, ont filé derrière le creux de mes oreilles, sont descendues doucement le long de mon cou puis ont exploré les plis de ma tunique jusqu’à découvrir le creux de ma poitrine afin d’en dégager la terre qui s’y était accumulée au fil des ans. Seul le sculpteur, qui m’avait fait jaillir de la glaise, avait eu, il y a fort longtemps, de ces gestes impudiques.
 
D’autres hommes sont venus, ils se disaient historiens, scientifiques. Des termes dont je n’ai pas trop compris le sens. Sauf un, archéologue car c’est un mot qui existait dans la langue de mon maître, autrefois.
Ils m’ont sondée, auscultée, photographiée, radiographiée, sous toutes les coutures, essayant de déterminer mon âge, de connaitre mon nom et celui de mon sculpteur.
Puis ils m’ont attribué un numéro… 1095… Je me demande ce à quoi ça correspond, dans leur jargon. Ils l’ont inscrit sur une large bande de papier qu’ils ont placée autour de mon cou. Cela m’a rappelé le collier de cuir que mon maître m’a ôté le jour où il m’a ramené du marché aux esclaves.
« - Pas de cela en ma maison. Tu en seras la maîtresse, avait-il déclaré, en le jetant au loin. Tu organiseras tout à ta façon. C’est pour cela que je t’ai achetée. »
Il m’avait alors tendu un trousseau de clé, ouvert les cordons de sa bourse. Et sans un mot de plus, j’étais devenue son intendante, avec tout pouvoir sur la maisonnée et tous ceux qui l’habitaient. Lui compris, comme il se plaisait à le dire lorsque je le sermonnais sur ses habitudes vestimentaires déplorables ou son hygiène alimentaire plus qu’aléatoire.
« - Heureusement que tu es arrivée pour mettre de l’ordre à ma négligence ! » plaisantait-il. Peu à peu, j’avais administré sa vie, réchauffé son lit. Je lui étais devenu indispensable.
Je n’ai même jamais cherché à m’enfuir. J’étais pourtant sans entraves et j’en suis sûre, il ne m’aurait pas fait rechercher. Mais pour aller où ? Ma cité, par-delà les mers, n’existait plus, rasée jusqu’aux fondations par l’ennemi. Ma famille, mes amis, mon bienaimé… Ils étaient tous morts.
Alors là ou ailleurs. Peu m’importait.
Lorsque je suis morte, brutalement, de la fièvre des marais, il a fait faire de moi cette statue, l’a placée dans l’atrium « afin qu'elle continue, par sa présence, à régir sa vie et son cœur ».
 
… Ma main gauche bouge, ont-ils constaté. C’est consécutif au tremblement de terre qui nous a engloutis lors de l’éruption du volcan. Lorsque la poussière âcre et soufrée a envahi la maison, mon maître n’a pas cherché à s’en protéger. Il est venu s’effondrer à mes pieds Sa main s’est agrippée à la mienne qui s’est descellée lorsqu’il a chuté.
Il y a si longtemps maintenant !
Les os de mon maître ne sont plus que poussière qui s’est mêlée aux cendres du volcan. Tout au long des siècles, indestructible, j’avais veillé sur lui mais maintenant tout a changé. En pénétrant notre sanctuaire, ils ont foulé au pied sa dépouille et l’ont éparpillée aux quatre vents sans même le savoir.
Tout à l’heure, ils ont amené une grande caisse en bois. Ils passent des chaînes autour de mon corps. Ils vont me déplacer et m’emmener au loin.
Vont-ils me ramener chez moi, là où l’on m’avait capturée ?
Ou bien, vais-je retourner dans l’atelier du sculpteur afin qu’il répare ma main ?
Je ne sais plus très bien qui je suis : l’esclave troyenne ou sa statue ? Un peu des deux sans doute.
 
Je les entends qui parlent d’un endroit où des milliers de visiteurs vont venir, chaque jour, admirer ma beauté.
Vous vous imaginez peut-être qu’après tous ces siècles passés dans l’obscurité, le silence et une solitude que je croyais éternelle, cette nouvelle situation pourrait être susceptible de me distraire. Détrompez-vous, il n’en est rien.
Toutes ces péripéties que m’impose le temps m’indiffèrent. Rien ne peut plus m’affecter. Je suis intemporelle.
Mamido,  16 et 17 Juillet 2014
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