Lignes de vie

Publié le par mamido55

Lignes de vie

Avec un peu de retard, j’honore le 299ème « Défi du Samedi » qui voulait qu’on lise dans les lignes de la main.

Lignes de vie

Durant toute sa jeunesse, l’observation de sa ligne de vie, dans le creux de sa main, avait beaucoup inquiétée Martha. Elle la scrutait, pleine d’appréhension, jour après jour, l’estimant trop courte. Elle se demandait combien de temps lui avait été alloué. Rencontrerait-elle quelqu’un ? Aurait-elle le temps de se marier, d’avoir des enfants ? Jusqu’à quel âge aurait-elle la joie de les voir grandir ?

Astrid, sa compagne de chambre au pensionnat des Collines, se moquait d’elle et de ce qu’elle qualifiait « ses stupides frayeurs ».

« - C’est facile pour toi, protestait Martha, regarde la tienne, elle est longue comme un jour sans fin ! »

Elle avait ainsi vécu toute son adolescence avec angoisse et fébrilité, le cœur assombri par ces pensées funestes. Celles-ci procuraient en elle un sentiment d’urgence et finirent par la pousser à la précipitation.

Lorsqu’Antoine avait montré de l’intérêt pour sa personne au point de la courtiser puis de la demander en mariage, elle n’avait pas pris beaucoup de temps pour réfléchir. Après tout, elle le connaissait depuis sa plus tendre enfance, c’était le fils unique des meilleurs amis de ses parents. Il était gentil, agréable de sa personne et avait une bonne situation. De plus, on vivait la période trouble de l’occupation et qui pouvait prévoir, à cette époque, de quoi les lendemains seraient faits. Au moins, ne mourrait-elle pas vieille fille !

« - C’est pas de l’amour, ma chère Martha, avait-elle songé, mais à la longue, ça le deviendra… Sûrement… Peut-être… Bah, on verrait bien…

Les enfants étaient nés très vite. Trois, espacés de deux ans à peine.

Les couches et les biberons, puis les devoirs d’école. L’entreprise familiale d’Antoine à redresser à la Libération. Très occupée, Martha avait vite oublié ses angoisses morbides.

La vie allait de l’avant, traçait un sillon que la jeune femme suivait sans se poser de questions.

Une grande maison à faire tourner, les repas d’affaire et les réceptions à organiser pour aider Antoine dans son entreprise,  la villa au bord de la mer sans cesse remplie d’invités l’été, les enfants qui grandissent, qui font des études, qui se marient… Marie se retrouvait à cinquante-trois ans à consulter non plus sa ligne de vie mais plutôt sa ligne de cœur. Après un beau parcours rectiligne, celle-ci se scindait brutalement en deux. Antoine venait de la quitter pour une dactylo plus jeune que leur fille. Bizarrement, Martha n’en éprouvait aucun chagrin. Tout juste était-elle un peu vexée de n’avoir rien vu venir.

C’est le moment qu’avait choisi le destin pour mettre Maxime sur sa route. Avec lui, elle avait vécu ce que la plupart vivent à vingt ans. Un amour passionné et fusionnel qui avait duré jusqu’à l’année dernière. Maxime s’était éteint dans son sommeil alors qu’ils s’apprêtaient à fêter ensemble leurs quatre-vingt-dix ans.

La vieille dame contemplait la ligne de vie dans le creux de sa main ridée. Elle la trouvait toujours aussi courte. Mais maintenant, ça n’avait plus guère d’importance.

Elle se souvenait de son amie Astrid au pensionnat. De sa ligne de vie d’une longueur si exceptionnelle qu’elle allait se perdre dans le sillon de son poignet.

Elle et son jeune époux avaient trouvé la mort, le vingt-six Mai mille neuf cent quarante-quatre, lors du bombardement de St Etienne par les alliés.  Elle venait d’avoir vingt et un ans et attendait son premier enfant.

Mamido, les 30 et 31 Mai 2014

Publié dans Défi du Samedi

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Enluméria 03/06/2014 15:19

Une histoire bien mélancolique mais remarquablement bien écrite.

Enluméria 03/06/2014 19:04

Ah ! Ces personnages qui n'en font qu'à leur tête.

mamido 03/06/2014 17:51

Merci! Au départ l'histoire était beaucoup moins mélancolique et puis une fois entièrement écrite, le personnage d'Astrid s'est imposée, en contrepoint, et toute la tonalité du texte en a été changée....

Enluméria 03/06/2014 15:18

Une histoire un peu mélancolique remarquablement bien écrite.